Entre révolte et réforme: le Monde, l'Europe et la Suisse

Conférence donnée par M. Curt Gasteyger le 18 août 2001 au Congrès des Suisses à l'étranger (Curt Gasteyger est Professeur émérite à l'Institut Universitaire de Hautes Études Internationales et Directeur de l' "Association for the Promotion and the Study of International Security" à Genève)

En regardant le titre de cette conférence on est tenté de citer le Général de Gaulle qui, dans un toute autre contexte mais en face d'un avertissement ambitieux, s'est exclamé: "vaste programme!"

Vaste programme, en effet, que nous nous sommes proposés, encore assez frais, au début de cette journée. Je le traiterai sous trois chapitres - combien brefs - avec, chaque fois, trois volets. Je me rends bien compte qu'en le faisant je me range parmi les "terribles simplificateurs". Mais il faut choisir.

1. Le Monde

Commençons avec un bref tour d'horizon du monde. C'est ici qu'une phrase pourrait résumer ce qui nous préoccupe depuis bien des mois: "C'est Gènes (Genua) qui nous gène" En clair: quelles sont les incidences majeures de cette sacrée mondialisation? Je les traiterai sous trois aspects

Primo: Le centre et la périphérie

En simplifiant quelque peu - mais pas trop - nous constatons que dans le monde d'aujourd'hui - et fort probablement encore davantage celui de demain - nous nous trouvons en face de six grandes puissances - des puissances grâce à leur potenciel démographique, militaire, économique, technologique ou leur situation géographique. En regardant la carte mondiale nous constatons que parmi elles cinq se trouvent sur le continent eurasiatique ou tout proche, à savoir l'Europe (avec son centre, l'Union Européenne), la Russie, la Chine, l'Inde, et le Japon. Les Etats-Unis sont la sixième et seule puissance qui, de par sa situation géographique "éloignée", est à la fois maritime et, depuis son retour en Europe et en Asie, terrestre. Elle est la seule capable d'être présente militairement dans le monde entier. Malgré les différences énormes entre ces six acteurs, ils ont, soit en totalité soit en groupe de trois ou quatre, quelques traits en commun. A savoir:

- Une incertitude concernant leur développement futur, vacillant entre fragmentation et unité, entre réforme et stagnation, entre expansion et isolation;

- Leurs relations varient entre alliance et rivalité, coopération et conflit;

- Ils disposent d'un potentiel humain, matériel et technologique dépassant celui de tous les autres pays;

Le trio qui doit nous intéresser dans ce contexte se constitue de la Russie, la Chine et l'Inde. Aucun des trois ne peut se vanter d'avoir de vrais amis. Leurs ambitions stratégiques restent en suspens, et tous les trois sont menacées de différentes manières, par la possibilité d'une désintégration.

Comparé à toutes ces incertitudes les Etats-Unis, lointains et pourtant présents, restent la puissance la plus unie et innovatrice quoique tiraillée entre une ambition universelle et une autonomie unilatérale. En résumé nous pouvons conclure que le destin du monde, y compris la mondialisation, se détermine largement par celui de ces six grands acteurs.

Passons maintenant à ce que nous appelons "la périphérie". En la survolant - des Balkans via le Proche et le Moyen Orient, de l'Afrique à l'Asie du Sud et du Sud-Est sans oublier l'Amérique latine et centrale plus éloignée - nous constatons, avec de nouveau un bon grain de généralisation, que la plupart de ces pays dits "périphériques" passent par un processus de réformes difficiles - un processus probablement inévitable mais souvent déstabilisant. Ceci se manifeste dans le fait que la pluparts des conflits actuels dans le monde ont lieu précisément dans ces régions et que c'est là où le trafic d'armes, y compris parfois des armes dites stratégiques, fleurit.

Ayant, bien sommairement, décrit quelques facteurs caractérisant ce que nous appelions "la périphérie mondiale" deux conclusions s'imposent:

- Une division toujours plus nette entre le soi-disant "Nord" et cette périphérie, et avec un trio de grands acteurs dont, comme mentionné auparavant, ni l'avenir ni l'orientation future ne sont certains

- Nous constatons que la "mondialisation", tout en se manifestant quasi uniquement dans les domaines économiques et technologiques, est un phénomène beaucoup plus général et bien plus complexe. Ce que ni le Président Bush fils ni beaucoup d'autres dirigeants politiques et économiques veulent accepter c'est que presque tous les grands développements - que ce soit le climat, la démographie, la migration, la déforestation - concernent le monde entier: il n'y a plus de "réduit national" hors risque.

Deux illustrations pourront nous le confirmer:

- Clivage entre population et richesse

- Le double défi de l'OMC: l'entrée de la Chine et de la Russie d'un côté, et les obstacles se dressant sur le chemin vers une nouvelle étape de libéralisation commerciale. L'entrée de la Chine - tant convoitée - posera pour elle seule des problèmes de restructuration immenses. Pour l'OMC ce sera une tâche d'adaptation sans précédent. Pour la Chine nous ne pouvons que deviner les répercussions sur le plan intérieur, social et structurel qu'aura la libéralisation de son économie sur presque tous les plans.

Ne soyons pourtant pas trop pessimistes: le monde n'avance en général qu'en passant par des crises: il lui faut un réveil d'alarme pour mieux avancer.

2. L'Europe

Ceci nous mène au deuxième chapitre, à savoir l'Europe. Cette Europe, avec au centre l'Union Européenne, se trouve au seuil d'une triple transformation:

- La nécéssité de passer enfin aux réformes institutionnelles, toujours remises AD CALENDAS GRAECAS, mais depuis le fameux sommet de Nice, arrêtées pour être accomplies au sommet 2004;

- Les réformes institutionnelles sont indispensables pour absorber sans trop de bouleversement les 12 voire 13 nouveaux membres;

- Et, troisième défi, gérer et digérer l'introduction de l'EURO.

Les réformes d'abord. En invitant - outre Chypre (défi combien hasardeux!) et Malte - les pays de l'Europe de l'Est, l'Union se lance dans une aventure dont l'envergure sera d'une taille bien différente des élargissements précédents. Car ces pays, ayant vécu pendant quarante ans sous régime communiste-totalitaire, doivent passer par un processus de réformes beaucoup plus exigeant et délicat que l'ont dû le faire l'Autriche ou la Finlande, liée depuis toujours au monde et aux institutions occidentales. Cette nouvelle étape d'élargissement sera donc forcément plus longue et plus ardue que les observateurs bienveillants veulent nous faire croire. Les mentalités changent encore plus lentement que les institutions.

Deuxième défi: en définissant enfin la nature et le contenu de cette nouvelle Union à 27 membres ou plus, l'Union devra passer aux aveux. Elle devra préciser si elle vise comme but final une fédération, une confédération, un espace politico-économique, une simple assemblée d'états à plusieurs niveaux et vitesses, ou alors quoi ?

Tout ce que nous savons déjà aujourd'hui est que la vision originale des pères fondateurs - les Monet, de Gasperi et Adenauer - a vécu son temps. L'Europe de demain devra se construire sur d'autres bases et avec d'autres motivations. Car pour la jeunesse d'aujourd'hui la paix en Europe est acquise, la réconciliation franco-allemande accomplie et la sécurité assurée. Il s'agit donc de trouver de nouvelles finalités motrices et des formes d'association qui permettent l'élargissement sans éclatement et le maintien de l'acquis sans trop d'arrogance bruxelloise

Le sommet de Nice, déjà mentionné, nous a donné un avant-goût de ce nouvel esprit. Dorénavant se réunissent, entourés par une foule de manifestants, non plus les visionnaires mais plutôt las épiciers, calculateurs en main pour compter les voix et les votes de chaque pays membre, présent et futur, et ressuscitant le vieux cauchemar français d'une prépondérance démographique allemande. C'est ainsi que la locomotive franco-allemande, moteur indispensable pour faire avancer l'intégration, à tendance de tomber en panne. Tel revirement n'est plus un accident de parcours. C'est une perte sérieuse, parce que symbolique, pour l'état d'esprit en Europe.

Enfin, troisième volet, l'arrivée - tant attendue - de l'EURO. Nul doute, il est incontournable, mais il est encore bien loin d'être consommé. Deux faits sautent aux yeux:

- Le fait qu'une majorité de la population (surtout allemande et autrichienne) a de la peine à se séparer de sa monnaie considérée comme symbole de stabilité sinon de fierté nationale;

- L'introduction de l'EURO a toute chance de démontrer la faiblesse structurelle de la Banque Centrale Européenne - à savoir un manque d'encadrement politique dont jouissent, en cas de besoin, les banques centrales nationales.

Malgré ces aléas, l'EURO pourra - et devrait - servir de symbole pour une Europe qui, combien lentement, se veut être un point de référence aussi économique que politique. Ceci surtout en face d'un allié américain dont l'importance indiscutable est parfois affaiblie par une arrogance discutable.

On ne peut donc que souhaiter - dans l'intérêt des deux côtés - que le projet combien ambitieux de l'Union européenne de monter une force d'intervention européenne voie le jour à la date prévue, à savoir en 2003.

3. La Suisse

Nous voilà enfin arrivés au dernier coin du triangle, la Suisse. Il est évident que le destin de la Suisse est de plus en plus fonction de l'évolution de son environnement international, européen en particulier. Nous ne pouvons pas ignorer les effets de la mondialisation dans le sens large évoqué tout à l'heure - la migration pour ne nommer qu'elle - et encore moins que ce qui se passe dans notre entourage européen - que ce soit l'EURO ou les conflits à la périphérie de notre continent. Tous ces objectifs semblent être "au-delà de tout soupçon" - mais apparemment pas pour tout le monde. Et pourtant: la notion de la neutralité doit être revue et adaptée autant que celle de l'indépendance, toujours plus relative ainsi que notre prédilection quasiment sacrée pour le bilatéralisme. De là se definit le triptyque de notre politique étrangère qu'on peut résumer en trois mots-clés:

- Sécurité dans un sens toujours plus large, à commencer avec l'adaptation de notre armée aux nouvelles exigences à l'intérieur comme à l'extérieur; ensuite, une coopération élargie, passant par Schengen pour un contrôle concerté de la migration en Europe, pour arriver à une conception beaucoup plus soutenue pour combattre le crime organisé

- Deuxième pilier: une vision plus nuancée à l'égard de l'Union Européenne. Elle est à bien des égards incontournable, mais en même temps en pleine transformation. Le grand défi pour la Suisse sera de concilier une éventuelle adhésion avec des exigences plus vastes de la mondialisation

- Et - last but not least - prendre d'une manière plus systématique et surtout politique la voie d'un multilatéralisme. Nous sommes encore trop isolés dans les grands fora internationaux. Il nous manque souvent l'expérience, le know-how et l'information pour savoir construire des alliances ad-hoc mais utiles. Sous cet angle déjà l'entrée aux Nations Unis nous aidera. Ce qui m'importe encore d'avantage c'est de promouvoir et cultiver le dialogue entre nous autres Suisses. Notre administration reste souvent trop renfermée sur elle-même, se jugeant trop occupée pour avoir encore le loisir - ou même éprouver le besoin - de dialoguer avec les citoyens, qu'ils soient des Suisses à l'étranger ou des experts à l'intérieur.

La Suisse se trouve donc - elle aussi - en face d'un triple défi. Nous pourrions le résumer avec trois mots-clés: le défi d'une mondialisation multidimensionnelle, un engagement européen plus visionnaire, et une ouverture multilatérale. Leur dénominateur commun reste le dialogue autant à l'intérieur qu'à l'extérieur.

Vaste programme sans doute. Mais quel défi fascinant !

Davos, le 18 août 2001, Congrès des Suisses à l'étranger

AB / sept. 2001

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